Cœur de Femen

Mon corps est mon outil de travail. Chaque jour, je l’entretiens et en prends grand soin. Impératif d’être toujours au top de ma forme. Maîtresse de mes réflexes, le moindre muscle prêt à fonctionner. Sur le terrain, aucun droit à l’erreur. Parfois, on prend des coups ; ça peut-être très dangereux. Me plaindre de mon choix ? Si c’était à refaire, je le referai sans hésitation. Aucun remords, ni regrets. Bien au contraire. Une grande fierté de notre combat nécessaire et légitime. Surtout en ce moment. Des résistantes empêchant les obscurantistes de gagner la partie. En guerre contre les intégristes musulmans, les croisés de l’anti-avortement… Tous les ennemis de la femme. J’ai toujours été une combattante. Une tête brûlée n’ayant peur de rien. Avant de m’écrouler hier matin.

Deux ans que je cache la vérité à mes coéquipières. Persuadée que ça finirait par s’arranger. « L’ablation totale de votre sein droit est inévitable. » Mon souffle se coupa.  Je m’étais redressée sur mon siège. Bien décidée à ne pas me laisser abattre. « Quelles sont les autres solutions ?» Ma voix tremblotait. La cancérologue, assise derrière son bureau, secoua la tête. « Je ne vais pas vous mentir. Les métastases ont beaucoup progressé. C’est la seule solution.» Le monde venait de s’écrouler. Je chialais comme une gosse.

En plus de perdre un sein, il me faut cesser le combat de ma vie. Plus possible de me considérer comme une Femen. En tout cas de prendre part aux opérations «coups de seins » comme dit Mona, une collègue espagnole. Bien sûr, j’aurais ma place dans les coulisses, avec le staff logistique. Comme pour les mannequins, les danseurs et d’autres travaillant avec leur corps, je savais que je prendrais très tôt ma retraite de Femen. Impossible physiquement de courir à 60 ans, femme sandwich du féminisme avec poitrine à l’air. Sans oublier le ridicule de la situation. Mais je n’imaginais pas un arrêt aussi brutal, indépendant de ma volonté. Complètement anéantie par cette nouvelle. Un plongeon dans le vide social. Que faire d’autre ?

Quelle frustration de ne plus pouvoir ressentir cette montée d’adrénaline, semblable sans doute à celle de sportifs de haut niveau, d’artistes, ou de braqueurs de banque. Finis ces moments très intenses ou, avez Zoé et Malika ( que des pseudos), nous préparions nos attaques. L’instant le plus intense était cette seconde où tout basculait ; devenues maîtresses éphémères d’un événement. Des intruses incontournables. Nos poitrines nues dévoilant nos idées. Slogans à fleur de peau. Nos seins, chargés de colère, explosaient telles des grenades dans les regards de nos cibles. Ils pouvaient hurler, cracher, nous frapper… Trop tard. Nous avions réussi à monter sur leur ring. Plus fortes qu’eux. Enragés de s’être fait ridiculiser par des femmes.

Reconstruction mammaire ou pas ? Difficile de répondre. Besoin de réfléchir à tête reposée. Même si, au fond de moi, je pense que j’y recourrai. Avec ou sans prothèse, plus rien ne sera pas comme avant. Ma poitrine dévastée à jamais. Amputée d’une partie de mon corps et de mon instrument de travail. Brandir mes seins avec un slogan féministe était un acte politique. Un symbole de la résistance au patriarcat depuis des millénaires. Racisme le moins visible et plus ancien que tous les autres. Chacune le combat à sa manière et avec ses moyens. Moi c’était avec mes seins. Mon arme pour défendre les droits des femmes.

Mais aussi pour séduire. Les autres Femen vivent-elles les mêmes ambiguïtés que moi ? Un sujet jamais abordé. Malgré notre grande complicité, chacune a sa part d’ombre. Ma poitrine sert également à séduire les hommes. Pour arriver à mes fins, je n’hésite pas à arborer de larges décolletés- le même que ceux que je reproche aux pubs. Déguisée comme les potiches devant les bagnoles au salon de l’auto. Très tôt, en voyant les regards masculins loucher sur ma poitrine, parfois aussi celui envieux de certaines copines de collège, je sus que mes seins ne laissaient pas indifférents. Des atouts. Quelle paradoxe que cette poitrine, dénonçant violemment le sexisme et le machisme, soit également un outil de séduction. Continuera-t-elle d'aimanter les hommes ?

Montrer mes seins contre le patriarcat et les utiliser pour draguer le mâle me gêne de temps à autre. Je me sens comme une faussaire. Féministe juste de façade. « Ton pieu et tes idées n’ont rien à voir. Ne mélange pas tout. » Un de mes amants avait tenté de me déculpabiliser. Quand j’avais une baisse de tonus, des interrogations sur l’intérêt de mes combats, il me remontait le moral. Toujours avec les meilleures bulles dans nos verres. Il m’exhortait à ne pas baisser les bras, continuer mon combat. Le seul à savoir que j’étais Femen. Une carte de visite peu appréciée. Des féministes pensent aussi que nous salissons le féminisme. Guerrières trop «sextrémistes»? Comme nombre de femmes, je dois beaucoup à la pensée de Simone de Beauvoir. Mais la résistance ne peut se contenter que de mots.

Comment leur annoncer mon ablation ? Ma sortie du front. Mes compagnes de combat prendraient des risques tandis que je regarderai ça de loin, bien à l’abri derrière un écran. Beaucoup de mal à imaginer cette situation. Femme d’action, pas de bureau. Sûre que je m’emmerderai très vite. Depuis gamine, je n’ai jamais supporté d’être enfermée entre quatre murs ; sans doute mes origines rurales. Pas toi qui a décidé de t’inoculer un cancer du sein. Tu n’y es pour rien. Pense à toi avant le groupe. C’est de ta vie qu’il s’agit. Impossible de me raisonner. Mort de trouille à l'idée de leur dévoiler la vérité.

Me rendre à cette opération comme si de rien n’était? Le mot opération aura désormais une autre signification. Mon état psychologie m’empêcherait-il de pouvoir être à la hauteur ? Aucune envie de faire foirer une…. Si j'en parle, l’équipe dirigeante me remplacera par une autre. Une décision que j’aurais prise dans la même situation. Comment agir ? Moi, la combattante, je me sentais démunie. Incapable de décider. Je croise mon reflet dans la vitre du café.

Assise en terrasse, une femme abattue, les yeux à ras du sol, la tête bouffée par les épaules. Pareil à Maman quand Papa l’humiliait. Pas une seule fois, en ma présence, il ne leva la main sur elle, ni sur moi d’ailleurs. Mais il la réduisait à néant à coups de reproches récurrents. Elle se sentait dévalorisée, bonne à rien. Plus aucune confiance en elle. Peu à peu, elle sombra dans un profond mutisme. Son regard vidé de toute lumière. Jamais soumise comme Maman.

Chaque fois, c’est une petite fille enragée qui dégrafe sa chemise ou ôte son T-shirt pour cracher à la gueule de ce père à la violence insidieuse. Spécialiste du pas vu, pas pris. Un père qu’une gamine rêvait de tuer. L’alcool s’en chargea avant même que je n’atteigne ma majorité. Je le tue à chaque opération. Un soir, Maman chargée d’anxiolytique et passant son temps en HP, m’avait reconnue à la télé et appelée. Pourquoi ne pas lui avoir dit ? Question de sécurité. Nous vivons comme en cavale. Je m’étais tue aussi pour d’autres raisons, plus profondes ; chez nous, une femme qui montre ses seins en public est une pute. « Merci pour moi et les autres, ma fille. » Elle n’évoqua plus le sujet. J’étais très fière de l’avoir vengée. Combattre pour elle et les autres nos ennemis dissimulés derrière la religion, des idées politiques, ou dans des agences de pub. Même dans la langue. Notre lutte finale de femmes contre la domination masculine. Sur le terrain ou pas, je continuerai de me battre. Après avoir terrassé mon ennemi invisible.

Notre objectif du jour est un forum dont l’intitulé est « Fin de l’homme dans une société ultra-féminisée ?». Une opération de première importance et très médiatisée. Sous l’égide d’une association soi-disant répertoriée comme Université populaire, des représentants -  très extrémistes - des trois religions et des polémistes très antiféministes, sont réunis pour deux journées de débat. Jamais auparavant ces débatteurs, issus de sphères habituellement en guerre, ne se sont retrouvés autour de la même table. Toute la presse est présente. Le buzz à ne pas rater pour les médias. Ni pour les Femen. Tous nos ennemis sur le même plateau. Surtout profiter de cette aubaine.

Avec des noms d’emprunt, nous avons réservé nos places à l’avance. Pour cette opération à haut risque, nous avons dû faire appel à un faussaire pour de faux papiers. D’autres membres du groupe avaient effectué les repérages.  Zoé, la chef du groupe, porte un voile. Nadia est cachée ses cheveux sous une perruque. Et moi déguisée en bonne-sœur. Les trois religions représentées en chair et en os ; ce qu’elles nous autorisent à montrer de nos corps. Guère le jour idéal pour se vêtir comme ça. J’étais en sueur sous mon déguisement.

Sur l’autre trottoir, Zoé presse le pas. Elle doit entrer la première. Nadia marche à une centaine de mères devant moi. Sa perruque me rappelle que je serai sûrement bientôt contrainte d’en porter une. Le crabe réussissant ce que la religion n’a pu faire avec ma chevelure. Pas le moment de penser à ça. Je dois rester concentrée. Nadia s’approche de l’entrée de l’hôtel. Je ralentis. Elle franchit le seuil. J’accélère le pas. Sur le seuil de l’établissement ultramoderne, un homme avec une oreillette vérifie mon carton d’invitation et ma pièce d’identité. Il fait un signe aux deux physionomistes qui m’ouvrent la porte vitrée. Dans la gueule du loup.

La salle en sous-sol de l’hôtel est bourrée à craquer. Plus que les 350 places autorisées par la sécurité. Un imam, un rabbin, un prêtre, et deux polémistes cathodiques sont déjà installés sur une estrade. Les places assises distribuées selon la religion. Débattre mais sans se mélanger. Moi, je me trouve dans le coin catho. Autour de moi quasiment que des grenouilles de bénitier des deux sexes, de tous les âges. Sans aucun doute des clients de la Manif pour Tous. Pas la seule bonne sœur. Mes voisins ne cessent de me sourire. S’ils savaient ce que je pensais des religions… La seule chose pour laquelle je remercie mon père est d’avoir été un bouffeur de curés. Il refusa même de me faire baptiser. Ma haine de toutes les religions héritée de lui. Sans oublier mes lectures et fréquentations à la fac. Une antireligieuse primaire. Contrairement à ma mère qui, même sans abonnement à l’église, croit en Dieu. Pourtant il n’a rien fait contre son humiliation. Combien de femmes mortes au nom de Dieu ?

Le modérateur prend le micro et présente les invités. Je consulte l’heure sur mon I-phone. Plus que trois minutes. J’enlève ma veste, la pose sur mes genoux, puis glisse discrètement la main sous mon pull. Ma dernière fois sur le terrain. Une page se tourne pour moi. A chaque opération, il y a toujours un moment de solitude. On en parle quelques fois en débriefing. « J’ai le sentiment d’être seule contre toute une armée. Face à des milliers d’années de l’histoire de l’humanité.» Nadia avait bien décrit ce que je ressentais. Cette fois, ma solitude est différente. Très profonde. Des questions essentielles plus importantes que tout le reste. Mon combat pour la libération des femmes relégué en arrière plan. Un rendez-vous plus urgent pour moi.

Zoé bondit de derrière l’estrade, voilée et poitrine nue. Elle se menotte sur scène à un montants métallique rivé au mur. Des insultes fusent de la salle. Trois armoires à glace du service d’ordre se précipitent sur Zoé. Elle hurle « Les femmes sont pas vos esclaves ! ». Le slogan de l’opération inscrit sur sa poitrine. Des cameramans la filment. Un homme plaque la main sur la bouche de Zoé. Elle est cernée.

Nadia se lève et quitte calmement sa rangée. Soudain, elle arrache son haut et se menotte à un radiateur. De nombreux spectateurs se lèvent. Pendant que l’attention est focalisée sur Nadia, je me dirige lentement vers l’arrière de la salle. Une bonne-sœur marchant tête basse. Je me menotte à la rampe d’un escalier métallique et arrache ma chemise. Ma coiffe est tombée, libérant ma tignasse. Je me mets à gueuler : « Pas vos esclaves ! ». Plusieurs hommes et femmes du public m’entourent. Les trois religions en haie autour de chacune pour cacher notre nudité. Une femme me crache dessus et m’insulte. Quelqu’un me tire les cheveux. Une main avec des bagues me bâillonne. Je la mords. Une femme ôte son manteau et le met en rideau devant moi.

Zoé se prend une gifle. « Ne les cognez pas ! Y a la presse !» Le modérateur s’égosille dans son micro pour ramener le calme. Les participants à la table ronde sont exfiltrés. Je tourne la tête pour voir Nadia. Ils l’ont rhabillée. Les organisateurs réussissent à calmer les plus nerveux de leurs supporter.  Bonne idée de se menotter. Ils vont mettre du temps à se débarrasser de nous. Pendant ce temps là, les caméras tournent. Opération réussie. C’est la panique à bord. L’équipe organisatrice semble débordée. Seuls les journalistes affichent une mine satisfaite. Et nous trois. Malgré les appels au calme du modérateur, la majorité des spectateurs refuse de se rasseoir. Certains gagnent même la sortie. Des flics en uniformes pénètrent dans la salle.

J’arrache le manteau de la femme. Un photographe, ayant vu la scène, se fraie un passage jusqu’à moi. Il arme son appareil et commence à me shooter. Un large sourire éclaire son visage.  Sa photo sortira du lot habituel de celles des Femen en opération commando. Cancer du sein. Mastectomie en coursÇa y est;  mes coéquipières le savent. Inscrit sur ma poitrine.  Malgré ma fatigue, je me sens très forte. Portée par des années de combat. Une nouvelle bataille débute.

Mon cœur bat sous ma poitrine

 

NB) Cette fiction est inspirée du " féminisme radical " générant des polémiques parmi notamment les féministes. Un sujet qui suscite encore nombre d'interrogations. Féminisme ou escroquerie médiatique ?

 

 

 

 

Via: blogs.mediapart.fr


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