Nos filles seront-elles des putes comme les autres ?

Cher Fred, je ne crois pas que j’irai faire la fête, cette fois-ci, au Prix de Flore, le 7 novembre prochain. Je pense plutôt offrir mon carton d’invitation à une militante du mouvement Femen, en espérant qu’elle te jette une coupe de champagne au visage, en passant… Sans te montrer ses seins, tu serais trop content. Ricanant, content de ton nouveau coup de pub… de pute, devrais-je écrire. Bon, voilà où je veux en venir. Je sais que tu as une fille de l’âge de la mienne. Tu l’imagines dans les bras d’un vieux dégueulasse ? La sautant parce qu’il la paie… Moi pas. Ma fille fera ce qu’elle voudra, évidemment. Mais j’espère lui avoir inculqué suffisamment de valeurs pour se respecter elle-même. Tu vas comprendre où je veux en venir…

Je sais bien que nous ne venons pas des mêmes milieux. Toi des beaux quartiers, et de la grande bourgeoisie, moi du 93, fils de communistes, tendance Pif Gadget. Et nous sommes devenus amicalement votre quand même… Je te vois comme Lord Sinclair. Je suis ton Danny Wilde… Et moi aussi, je suis allé aux putes. Pour voir. La première fois, j’avais 25 ans, je crois. Je venais de lire Henry Miller, Bukowski, Errol Flynn, Blaise Cendrars, qui m’avait fait marrer en décrivant une professionnelle, «tellement grosse», à Marseille, qu’il lui disait «vous». Il faisait chaud, j’avais les c… pleines (le porno de Canal + en crypté ne me suffisait plus, j’avais plus de petite copine…), et je me suis dit qu’il fallait que je vive ça, au moins une fois dans ma vie. Comme si c’était une bonne blague…

Je raconte cet épisode dans mon roman les Enfants rouges (éd. Flammarion, 2001), publié par Raphaël Sorin… éditeur de Bukowski. Même ma grand-mère, Simone (grande lectrice de L.F. Céline et de Léautaud) s’était marrée quand je décrivais les deux jeunes pros (une blonde, une brune), rigolardes, du côté du théâtre Mogador, surprises de voir un jeune (beau mec, dixit) venir à vélo pour baiser à 2 heures du matin, en plein mois d’août, si mes souvenirs sont bons. J’ai vécu ce que je voulais vivre : la montée des marches, le client croisé comme honteux, tête baissée, la question du prix (100 francs sans caresse, 150 avec… levrette. On n’embrasse pas, of course.

Je lui avais filé 175 francs, pour être large et presque libre (avec ma conscience ?). Une fois ma petite affaire terminée (elle m’a terminé à la main parce que je n’y étais pas), sous les toits, comme dans les livres, avec les miroirs et tout, je me suis senti con d’avoir payé une fille de mon âge pour tirer mon coup. Même si elle m’avait félicité d’avoir fait un nœud sur ma capote usagée (deux l’une sur l’autre). Je n’étais pas fier de moi. Mais je pouvais en parler.

La deuxième fois, c’était il y a quelques mois, en Mongolie, à 40 ans passés. Un ami d’Oulan-Bator a insisté pour que je l’accompagne dans un bar à putes (chinoises et locales). Et là, j’ai eu honte. Honte de voir ces gros porcs d’expat’ apparemment fiers d’avoir deux filles prépubères sous leurs bras, tout en parlant de bouddhisme et de respect humain. Des filles de l’âge de celles que tu côtoies en Russie depuis des années, je crois savoir ; des mannequins ukrainiens qui ont presque l’âge de nos filles, Fred.

Je sais bien que la prostitution existe depuis la nuit des temps et existera peut-être toujours. Mais j’ai pu observer que la plupart feraient autre chose si elles avaient pu. Si elles avaient été dans un autre contexte, avec une autre éducation, élevées dans une autre famille, dans un autre pays, une société plus juste, etc. Je ne vais pas te faire une leçon de morale. La pute mongole, comme ce n’est pas moi qui payais, je lui ai proposé de feindre… Elle a refusé et on a fait le job. Je n’en suis toujours pas fier. Là encore, je n’ai pas pris mon pied.

Il est peu probable que j’aille à nouveau aux putes. Et tu sais pourquoi ? Parce qu’à chaque fois, je pense aux jeunes filles qu’elles étaient. Pas une ne rêvait de faire pute comme métier. Sans compter que j’ai été élevé par une féministe qui avait bien raison de l’être, dans les années 60-70 (et encore aujourd’hui) et que ma fameuse grand-mère, Simone, est allée en prison pour avoir voulu aider une femme à avorter pendant la guerre.

Mais ça, est-ce que tu peux le comprendre ? Toi qui a relancé Lui, le canard le plus beauf des années 70… Demande donc à ta superbe fille ce qu’elle en pense. Ou plutôt non, comme tu aimes la provoc à deux balles : demande-lui combien elle prendra à sa majorité ? Je te préviens, la mienne n’a pas de prix.

Amitiés quand même.

Dernier ouvrage paru : les Hommes sont des maîtresses comme les autres, éd. Plon, 2013.

Via: liberation.fr


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