Amina, la révolutionnaire de Kairouan, risque 2 ans de prison

Dans une Tunisie où les affrontements entre salafistes et forces de l'ordre ont fait un mort et 15 blessés à Ettadhamen, banlieue misérable de la capitale, et alors qu'on se bat sur les monts Chaambi, reparler d'Amina, la lycéenne de 19 ans, qui avait retrouvé la liberté pour continuer son combat de plus belle, déclenchera à nouveau les mêmes allergies et cris de rage que lors des épisodes précédents de ce destin de jeune fille rebelle.
Mais aussi, qui sait, une de ces solidarités lumineuses qui éclairent la solitude?
Solitude: c'est elle qui cerne le geste d'Amina, venue à Kairouan le 19 mai. Kairouan, ville salafiste où Ansar al Charia, filiale d'Al Qaida, venait de voir son "congrès" interdit par le gouvernement islamiste enfin saisi-mieux vaut tard que jamais- par la nécessité de faire respecter l'ordre, la sécurité et la loi contre la terreur. 
Alors que les manifestants grondaient leur rage- bon nombre avaient été stoppés sur la route- et que les forces spéciales se déployaient dans la ville, Amina, avec ses nouveaux cheveux blonds qui ne la protègent pas de grand chose, et sa petite bombe de peinture, s'est donc faufilée et a tagué le sigle des Femen sur un muret près de la mosquée Okba ibn Nafaa, où devait se tenir l'assemblée salafiste.  
La foule allait la lyncher quand elle a été arrêtée par la police, ce qui l'a protégée. Ambivalence affreuse des terres  déchirées: n'avoir le choix qu'entre la haine de la foule et un ordre qui va forcément vous punir.
Pour l'instant, nous n'arrivons plus à la joindre. Son téléphone ne répond plus. On a appris le 20 mai qu'elle était placée sous mandat de dépôt par le tribunal de première instance de Kairouan et inculpée en vertu de l'article 167 du Code pénal sur la profanation des tombeaux. Dans l'après-midi du 21 mai, elle a été déférée devant un juge d'instruction qui lui a signifié sa mise en détention.
On lui reproche également la possession d'une bombe à gaz, de celles qu'on utilise pour se protéger des agressions.

Le pouvoir, qui s'est enfin décidé à réprimer les salafistes, veut donc, de l'autre côté,  lâcher du lest vis à vis d'une "provocatrice". Le porte-parole du ministère de l'Intérieur a déclaré, au cours d'une conférence de presse,  qu'elle était en état d'arrestation pour " des gestes immoraux et des comportements marginaux que ne peut accepter une société musulmane".Autant dire que le régime veut un procès et une peine significative. Les rumeurs évoquent deux ans de prison...
Comme l'écrit fort bien Caroline Fourest sur sa page facebook: " taguer un muret, c'est considéré comme attentat à la pudeur!"

Voici donc Amina près d'être lynchée  par les uns,  et emprisonnée par les autres!

Parler de ce geste et de cette jeune fille reste d'autant plus important, comme lui témoigner notre soutien et notre admiration,  quelles que soient les railleries suscitées  par un acte "minuscule" face à une  grande Histoire" majuscule".
L'Histoire majuscule n'est en réalité tissée, à l'aune du temps, que de révoltes qui, en leur instant tragique, furent constamment dépréciées, méprisées, insultées, psychiatrisées.
L'Histoire majuscule n'est tissée que de rébellions solitaires: c'est cette avant-garde isolée, torturée et héroïque qui a ouvert la voie à la prise de conscience collective et à la cristallisation révolutionnaire.
Or on constate avec amertume que cette avant-garde est tout aussi détestée, aujourd'hui, dans nos opinions prétendument démocratique, qu'autrefois dans un monde qui semblait beaucoup plus clos, sans facebook, twitter et autres réseaux d'indignation permanente. C'est exactement ce qu'écrivait le 18 mai( hasard du calendrier, 24 heures avant la course d'Amina dans Kairouan) dans les colonnes du Monde, Salman Rushdie. Je ne résiste pas au bonheur de vous faire partager cette pensée claire et brave d'un homme qui a payé un prix si lourd pour avoir été simplement lui-même:
" Nous sommes devenus méfiants, écrit Rushdie, à l'égard de ceux qui s'élèvent contre les abus de pouvoir ou le dogmatisme...C'est une triste époque pour ceux qui croient au droit qu'ont les artistes, les intellectuels et les citoyens ordinaires et opprimés de repousser les limites de la liberté..."
L'écrivain cite notamment l'image d'un homme défiant les chars de la place Tiananmen en 1989 avec à la main deux sacs à provision: cette image marqua les esprits naguère. A l'époque on vibrait à l'unisson du  courage individuel de ce jeune Chinois. Par contraste, Rushdie évoque l'oubli sidérant aujourd'hui, du journaliste et poète saoudien Hamza Kashgari, toujours embastillé en Arabie Saoudite pour avoir publié trois tweets sur Mahomet: " Kashgari a plus tard affirmé qu'il réclamait son droit à penser et à s'exprimer librement. Il a reçu peu de soutien, a été condamné comme apostat, et plusieurs voix se sont élevées pour réclamer son exécution"...
Amina, depuis le début, repousse les limites de la liberté.
Elle dit non, par l'extrême,  à cette indécence générale des sociétés traditionnelles qui s'approprient le corps et les mouvements des femmes depuis la nuit des temps.
Amina vit dans une société musulmane: mais elle pourrait être hindoue, là où la femme n'a d'existence que par l'âme de son époux.  Elle pourrait  être une juive rebelle d'un quartier ultra-orthodoxe  de Jérusalem ou de Bet Shemesh, en Israël, là où les fous de Dieu tendent des rideaux entre le trottoir des femmes et celui des hommes, là où les  femelles doivent se tasser à l'arrière des autobus fréquentés par les religieux. Du reste, il s'est trouvé des Israéliennes pour se solidariser avec la toute première rebelle musulmane par la nudité: l'Egyptienne Alia al Maghdy, désormais exilée au Danemark.
Amina, depuis le début, est une rebelle universelle. Comme toutes celles, tous ceux qui disent non, elle suscite la peur et la méfiance. Je n'oublierai jamais le grasseyement méchant, à son évocation,  d'une bourgeoise tunisienne enlisée dans ses certitudes et impatiente de coller  à la nouvelle image respectable de la femme "moderne et conservatrice".
Amina est jeune comme l'espoir, comme l'indifférence à la mort qui lui fait risquer sa vie sur la grand-place de Kairouan.
 Et je ne peux  pardonner cette haine générale de la jeunesse qui traverse toutes les sociétés, y compris la nôtre, en dépit d'une adulation feinte et démagogique.
C'est bien entendu d'une jeunesse aux ordres, médiatiques ou islamistes, ici et là-bas, que se réclament les différents pouvoirs.
La jeunesse, la vraie, a toujours été celle qui résiste. Celle qui s'est mise en travers des révolutions quand les révolutions ont dévié de leur route solaire pour s'embourber dans la nuit des gêoles et des tyrannies.
Amina est une révolutionnaire: elle  a choisi le type de résistance féministe jailli avec sa génération.
Un jour, dans dix ans, dans vingt ans, pas trop tard s'il vous plait, on comprendra qu'elle a ouvert la route à la prochaine rébellion arabe: la grande rébellion des femmes qui, seule, change le corps et le coeur des sociétés en les précipitant, enfin, sur les chemins de l'altérité.

* L'Association des femmes démocrates, par la voix de sa présidente Ahlem Belhadj, déclare qu'elle défendra Amina" si ses droits ont été bafoués"...

Via: marianne.net


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