Caroline Fourest: "Les Femen portent les espoirs déçus d’une …

Après avoir coréalisé un film sur les Femen, la journaliste et essayiste Caroline Fourest a jeté son dévolu sur la blonde Inna Shevchenko, 23 ans. Déçue de la révolution Orange dont elle était, en 2004, l'une des plus jeunes sympathisantes, Inna Shevchenko a étudié le journalisme avant de se lancer dans l'aventure Femen. 

Elle est devenue l'une des icônes de ce mouvement d'inspiration marxiste qui cible depuis ses débuts l'industrie du sexe, les dictatures et les religions. Critiqué, accusé d'être extrémiste, il a poussé Caroline Fourest a s'interroger sur son propre féminisme. 

"Quand j'ai terminé mon film sur les Femen, par la force des choses, des liens très forts avaient grandi entre Inna et moi, qui ont transcendé notre engagement féministe et politique. J'ai voulu les exprimer, dans une forme plus libre, moins neutre, que celle qu'impose le journalisme. J'ai mis de côté mes réflexes de "chirurgien", d'écriture froide ; ce livre est parti d'un coup de coeur.  

Ce n'est pas une biographie classique - à 23 ans seulement, Inna n'aimait pas cette idée - mais un objet littéraire assez insolite. C'est un véritable challenge que de donner une voix à une personne qui refuse de parler d'elle-même. Pour qu'elle se dénude, il a fallu inexorablement que je fasse de même, sur le papier. Il était impossible de raconter les coulisses de l'aventure Femen sans parler de notre relation personnelle. C'est ainsi que j'ai tenté de résoudre l'"énigme Inna".  

Inna Shevchenko, une amazone hors du temps

On a rarement vu une figure féministe faire l'objet d'une telle fantasmagorie dans les médias. Car elle a quelque chose de romanesque, de mystérieux ; c'est une amazone hors du temps. Mais son jusqu'au-boutisme m'horrifie. Son dévouement à la cause féministe est si fort qu'elle en oublie parfois d'avoir les préoccupations d'une jeune femme de son âge. Elle semble, par exemple, exclure la possibilité de tomber amoureuse. Or être activiste et être heureuse n'est pas incompatible ; je crois même que, si l'on n'est que dans la souffrance, on ne peut pas apporter le bonheur à la collectivité. 

Elle est finalement un pur produit des écoles et de l'imaginaire post -soviétiques. En Ukraine, tout ce que les parents attendent de leurs filles quand elles arrivent à l'âge adulte est qu'elles se marient vite, et de préférence avec un homme riche. Inna a grandi avec ces "valeurs" contre lesquelles elle a construit sa révolte. 

Les Femen portent au coeur de leur colère les espoirs déçus de leur génération, ceux de la révolution Orange. On ne peut les comprendre, leur rapport à la nudité inclus, sans se pencher sur leurs origines ukrainiennes. Elles sont les héritières de la fin de l'ère soviétique, des années Tchernobyl et de l'avènement d'un capitalisme mafieux. D'un monde où les codes de séduction, hypersexués, sont aux antipodes des nôtres. Les femmes surmaquillées sont des poupées sexy et les hommes surjouent la virilité.  

Vu d'Europe occidentale, c'est assez choquant. Les Femen ont donc détourné les attributs de la Barbie propres à l'imagerie des spots publicitaires pour en faire une arme de combat. En cela, leur approche est révolutionnaire ; elles attaquent là où on ne les attend pas en inversant l'iconographie. En France, si vous débarquez à un meeting féministe avec une longue chevelure blonde, des stilettos et des vêtements moulants, on ne vous prendra pas au sérieux. Et une féministe "à la française", avec sa coupe garçonne et ses baskets aux pieds, n'aura pas un impact considérable en militant à l'Est. 

L'envers du décor de cette révolution moderne

Ce rapport détourné, et inédit, au corps me fascine d'autant plus que je privilégie le rapport aux mots. Comme s'il m'avait fallu choisir le monde des idées contre celui du corps, ou, en tout cas, de la nudité. Celle-ci est dangereuse si elle n'est pas employée à bon escient. Le risque consiste à se tromper de symbole, voire de cible. Manque de réflexion, exclusion des femmes plus mûres : les faiblesses sont évidentes.  

Manifester nu en se peignant le corps, vivre dans des squats, multiplier les gardes à vue et les entraînements quasi militaires composent un mode de vie impensable passé 25-26 ans. C'est d'ailleurs pendant ces séances d'entraînement - au Lavoir moderne, quartier général de la branche française des Femen, dans le quartier de la Goutte-d'Or, à Paris - que j'ai observé une différence frappante entre les militantes ukrainiennes et certaines nouvelles recrues françaises. Ces dernières n'ont pas la même rage. 

L'observation du mouvement est devenue plus passionnante à mesure que mes sentiments pour Inna grandissaient. Je n'en fais pas mystère car j'ai veillé à ce que mon sens journalistique soit d'autant plus en alerte. Notre histoire est celle de l'engagement et de l'activisme, et de mes émotions.  

J'ai voulu également montrer l'envers du décor de cette révolution moderne. J'ose une comparaison risquée : dans Le Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir parle d'elle-même, de sa propre expérience de femme, pour rendre le livre plus pertinent encore. J'ai voulu faire mienne cette démarche. Avec la plus grande des objectivités : je ne suis pas toujours tendre avec les Femen. Elles me le reprocheront. J'écris ce qui me paraît juste."  

Inna, par Caroline Fourest (Grasset), à paraître le 29 janvier. 

 

Via: lexpress.fr


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