De la place des femmes dans les révolutions – Marianne

C’est une vieille habitude des révolutions, et pas seulement de celles qui ont fleuri en grappes de jasmin puis en pétales de sang depuis deux ans : une fois renversé le tyran, ou le maître colonial, les résistantes sont priées de réintégrer foyers et fourneaux sous contrôle de leur maître domestique.

Les Algériennes furent les premières victimes de cette exclusion : sitôt rangés les drapeaux de l’indépendance si chèrement arrachée en 1962, l’aile conservatrice du FLN, en même temps qu’elle continuait à éliminer physiquement l’aile authentiquement révolutionnaire, n’eut de cesse de freiner les revendications féminines jusqu’à la trahison définitive du Code de la famille, voté en 1984.

Il allait faciliter l’imprégnation islamiste de la société algérienne. Tant il est vrai que le corps des femmes, dans les mouvements qu’on leur autorise ou la paralysie qu’on leur impose, reflète la totalité des avancées ou des régressions d’un univers.

Les Iraniennes, qui s’étaient tant mobilisées en 1979 pour une révolution menée de front par les religieux et les communistes, mais devenue strictement islamique et fanatique, durent elles aussi rabattre promptement leur voile sur les grandes espérances. Ce n’est pas un hasard si leurs filles, exaspérées par 30 ans d’obscurantisme haineux, constituèrent les bataillons pacifiques les plus déterminés de la « vague verte » qui contesta l’élection présidentielle truquée de Mahmoud Ahmadinejad en juin 2009. 

Les Palestiniennes, malgré les nombreuses figures féminines qui émaillèrent la saga de leur peuple, ne furent pas mieux loties, comme le raconte Norma Marcos dans son enquête sur les féministes de Ramallah, de Bethléem et de Gaza, intitulée « Le désespoir voilé » (Riveneuve éditeur). Nous y reviendrons en détail prochainement.

Aujourd’hui, les nouvelles « femmes flouées » du monde arabe, pour reprendre la célèbre formule de Simone de Beauvoir, sont égyptiennes, tunisiennes, libyennes.

Leurs droits, leurs libertés, leur parole constituent une fois encore un enjeu central pour leurs sociétés en révolution, pour les Constitutions déjà adoptées ou en cours d’écriture. Et une fois de plus, on entend le vieux refrain calqué sur celui des communistes européens de naguère : il y a plus urgent et plus sérieux que vos problèmes, tout de même !

Pour mieux s’en débarrasser, on invente une ministresse des femmes, comme Sihem Badi en Tunisie, alliée indéfectible des islamistes, mais choisie à dessein, dans le parti du président provisoire Moncef Marzouki (le Congrès pour la République), pour servir d’alibi avec sa chevelure dévoilée à une non-politique, ou plutôt une contre-politique des Tunisiennes.

Là-dessus surgit l’affaire des Femen. En lui donnant, dans les colonnes de Marianne, site et journal, la place qu’on a vue, nous refusions précisément l’assignation de cette actualité — le geste et l’histoire d’Amina — à la résidence des épisodes minuscules, faits-divers grossis, voire « hystérisés », sans commune mesure avec l’ample saga postrévolutionnaire.

Il nous apparaissait au contraire que cette histoire-là, cette radicalité choisie pour combattre une autre radicalité, reflétait les tourments tunisiens. Ceux d’un pays qui mixe avancées et régressions, arrachements à la dictature et enchainements à la tradition. Ceux d’un monde dont les jeunes femmes ne veulent plus être exclues.

Parmi elles se trouvent des avant-gardistes qui ont pris au vol, dans le mouvement Femen médiatisé, ce qui collait exactement à leur sensation d’asphyxie au cœur d’un univers de domination masculine. Domination renforcée par l’insécurité, le chaos, le salafisme de rue et l’ordre islamiste au pouvoir.

Or on constate aujourd’hui, à peine plus d’un mois et demi après l’ouverture de la page des Femen tunisiennes, que l’objectif d’Amina a été atteint. Effectivement, ce geste a déclenché une série d’actes terrorisants.

1) Les menaces salafistes contre la jeune fille traduisent l’atmosphère insupportable créée par des criminels en puissance, non contrôlés par un gouvernement de plus en plus vilipendé pour son ambiguïté vis-à-vis de l’extrémisme.

2) La réaction de la famille — classe moyenne tunisienne typique, éduquée, mais conservatrice — reflète la violence patriarcale et archaïque qui se déguise sous les atours de l’amour parental : Amina, répétons-le, a été enlevée, frappée, soumise sur une table de cuisine par mère et tantes à la vérification de sa virginité, droguée aux psychotropes, menée à un imam pour dédiabolisation, séquestrée.

3) En face, la réaction des milieux supposés « laïques », reflète la gêne d’opposants toujours extrêmement conservateurs — bien qu’opposés à l’islamisme politique, voire sociétal — ou soucieux de ne pas perdre le peuple dans la perspective des élections législatives futures. La radicalité n’est jamais la bienvenue, c’est sa raison d’être. C’est ce qui fait aussi sa force. Cette réaction a toujours été celle qui marqua la condition féminine, à chaque tournant, en terre d’islam, depuis les années 1960. Pas seulement en terre d’islam, d’ailleurs.

Ce n’est ni avec des fleurs, ni avec des compromis, que les femmes obtiennent ce qui leur est dû : une place sous le même soleil. « Ce sont les femmes qui achèveront les révolutions », affirme Djemila Benhabib, Québécoise d’origine algérienne dans son dernier et très éclairant essai sur L’automne des femmes arabes, (HO éditions). Elle poursuit : « pour sauver la révolution, il faut la déplacer dans les maisons, et plus précisément dans les lits ! »

À Tunis, une jeune fille de 19 ans a saisi un livre, instrument de libération, et dénudé son corps, instrument de l’oppression religieuse et traditionnelle. Le risque vital, pris par celle que les censeurs de tous bords qualifient d’insensée, est à la mesure du symbole et de l’Histoire : le long et terrible obscurcissement des femmes arabes par les mouvements populaires censés apporter davantage de lumière et d’espoir, non pas depuis 2011, mais depuis les années 1960.

Et elle l’a fait en Tunisie, pays qui, grâce à Bourguiba, avait précisément tenté d’échapper à la règle, mais fut rattrapé par la nappe noire des tabous.

On n’avance que par les symboles.

Les jeunes femmes arabes veulent survivre aux révolutions et en revivre.

Via: marianne.net


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